
Collection Boréalis
Fond Jean-Marie Vincent
Comme le chantent les Cowboys Fringants dans la chanson Le gars d’la compagnie, « Depuis le début du siècle – Des gars courageux ont coupé le bois du Québec – Partaient à l’automne, passaient l’hiver dans des camps. »
Et c’est exactement ce qui se passait !
À la fin des récoltes, les pères de famille, les fils dès l’âge de 14 ans et les hommes célibataires en quête d’argent, préparaient leur « barda », un baluchon contenant leurs effets personnels et quelques indispensables à leur survie au camp pour les prochains mois. Vêtements chauds en laine, nécessaire pour se raser comme un rasoir droit, un blaireau, du savon à raser (la barbe longue gèle avec l’humidité et le froid), et quelques remèdes de bases, comme des onguents et des bandes de tissus pour panser les plaies. Les essentiels pour se divertir comme une pipe à tabac, un jeu de cartes, un instrument de musique comme un harmonica ou un violon puis papier et crayon pour donner des nouvelles à leurs proches, complètent cette besace nécessaire aux travailleurs.
C’est ainsi qu’à l’automne de nombreux hommes prennent le chemin des chantiers de coupe. Ils y travaillent « d’une noirceur à l’autre » : levés au petit matin, ils besognent jusqu’à la tombée de la nuit. Les hommes s’entassent alors dans des baraques de bois rond dont l’atmosphère est chargée de l’odeur des corps et de l’humidité pénétrante qui imbibe les vêtements. De ce fait, les nuits y sont inconfortables… et trop souvent entrecoupées des ronflements du voisin et des morsures des poux.
Pour s’assurer leur loyauté, des bûcherons signent un contrat auprès d’un entrepreneur, contrat qui les oblige à s’engager pour toute la saison hivernale. Des amendes sévères – ou même des séjours en prison – guettent les déserteurs.
Et dans la littérature québécoises ?
Le départ des hommes « au chantier » est un thème récurrent, voire emblématique, de la littérature québécoise aux XIXe et XXe siècles.
Dans la société rurale et traditionnelle d’alors, le chantier forestier offrait un complément de revenu indispensable aux agriculteurs durant la saison morte. Dans les livres, ce départ brisait la routine du village et plongeait les hommes dans un univers rude, viril et souvent dramatique. En voici quelques exemples.
Les Filles de Caleb est une célèbre œuvre littéraire écrite par l’autrice québécoise Arlette Cousture. L’histoire se déroule au Québec entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle, entre Saint-Tite et l’Abitibi en passant par Shawinigan. C’est l’histoire d’amour entre Émilie et Ovila, la rudesse de la vie rurale, la dureté de la vie au chantier, l’appel de la forêt. Ovila est décrit comme un homme fougueux et indépendant, incapable de se plier durablement au travail routinier de la terre.

Avec l’autorisation de Nathalie Jean, autrice de La vraie histoire d’Émilie Bordeleau, Madame Ovila Pronovost.
Sur la photo: Ovila se trouve à droite.

Avec l’autorisation de Nathalie Jean, autrice de La vraie histoire d’Émilie Bordeleau, Madame Ovila Pronovost.
Sur la photo: Émilie Bordeleau
Dans l’œuvre Les Filles de Caleb, la thématique des chantiers joue un rôle central et dramatique dans la relation entre Émilie et Ovila Pronovost. À maintes reprises, Ovila, l’homme des bois, part pour les chantiers, « dès l’apparition de la première feuille rouge », et abandonne femme et enfants. On peut constater que les retours au chantier font partie d’un cycle récurrent. L’autrice écrit : « Le temps d’arrêt des chantiers fila comme l’éclair. Ovila avait à peine repris son rythme quotidien que déjà Émilie refaisait ses valises, y déposant la pipe qu’elle lui avait offerte. Le culot était déjà noirci. Ils avaient encore tous les deux le cœur qui battait la chamade.– Avec un peu de chance, l’année prochaine, j’vas me trouver quelque chose pour pas être obligé de repartir. Émilie acquiesça, espérant, elle aussi, qu’ils n’auraient plus à être séparés. Ovila embrassa Émilie une dernière fois, monta à côté de son père et regarda longuement sa femme …» Tiré de : Arlette Cousture, Les Filles de Caleb, Tome 1 : Le Chant du coq, éditions Québec/Amérique, 1985.
MARIA CHAPDELAINE
Publié en 1916 par l’écrivain français Louis Hémon, Maria Chapdelaine est un grand classique du roman du terroir québécois. L’histoire se déroule au début du XXe siècle dans une région de colonisation rude et isolée du Lac-Saint-Jean. Même si l’intrigue se concentre en partie sur la terre, l’ombre des chantiers plane sur le roman. On y explore le cycle des saisons qui marquent la vie des habitants. Les frères de Maria, Esdras et Da’Bé reviennent des chantiers chaque printemps et leur père attend leur retour « pour faire de la terre », et reprendre le travail agricole. Pour les fils, la montée au chantier représente une évasion des travaux de la ferme, de l’autorité familiale et de la pression sociale.
On peut aussi y lire : « Les chantiers, la drave, ce sont les deux chapitres principaux de la grande industrie du bois, qui pour les hommes de la province de Québec est plus importante encore que celle de la terre. D’octobre à avril les haches travaillent sans répit et les forts chevaux traînent les billots sur la neige jusqu’aux berges des rivières glacées.
Puis le printemps venu, les piles de bois s’écroulent l’une après l’autre dans l’eau neuve et commencent leur longue navigation hasardeuse à travers les rapides. Et à tous les coudes des rivières, à toutes les chutes, partout où les innombrables billots bloquent et s’amoncellent, il faut encore le concours des draveurs forts et adroits, habitués à la besogne périlleuse, pour courir sur les troncs demi-submergés, rompre les barrages, aider tout le jour avec la hache et la gaffe à la marche heureuse des pans de forêt qui descendent. » Tiré de : Louis Hémon, Maria Chapdelaine, éditions le Bleu du ciel, 2026, 174 pages.
Ces deux œuvres illustrent bien l’importance de l’automne dans la vie des travailleurs forestiers d’autrefois et de leur famille. Le cycle des saisons marque ainsi le rythme d’une existence suspendue entre la terre et la grande forêt. Si l’automne sonnait le glas de la vie de famille et l’exode vers les camps de bûcherons, le printemps ramenait l’espoir du renouveau, de la terre à défricher et des retrouvailles. À travers ces récits, la littérature québécoise a immortalisé la mémoire de ces hommes courageux, transformant leur dur labeur quotidien en une véritable épopée identitaire.
Les récits en lien avec la forêt vous passionnent ? Voici quelques suggestions de lecture pour vous
- Ringuet (Philippe Panneton), Trente arpents, éditions Bibliothèque québécoise, 2012, 336 pages.
- Félix-Antoine Savard, Menaud, maître-draveur, éditions Fides, 2012, 168 pages.
- Claude-Henri Grignon, Un homme et son péché, éditions Typo, 2026, 160 pages.
- Germaine Guévremont, Le Survenant, éditions le Bleu du ciel, 2024, 186 pages.
- Pierre Dupin, Les anciens chantiers du Saint-Maurice, les éditions du Bien Public, 1935.
- Raymonde Beaudoin, La vie dans les camps de bûcherons au temps de la pitoune, les éditions Septentrion, 2014, 176 pages.
- Raymonde Beaudoin, Il était une fois des draveurs, les éditions Septentrions, 2022, 128 pages.