Le hockey et le paternalisme industriel dans les usines de pâtes et papiers
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Quand les loisirs structurent la vie ouvrière et forgent l’identité des travailleurs
Au début du XXᵉ siècle, les grandes usines de pâtes et papiers mettent rapidement en place un système structuré de paternalisme industriel. Leur objectif : offrir aux employés — et à leur famille — un ensemble d’activités sociales, culturelles et sportives destiné à encadrer leur temps libre. Cette stratégie, en apparence généreuse, vise surtout à fidéliser la main-d’œuvre, à renforcer le sentiment d’appartenance à l’entreprise et à maintenir une forme de contrôle social.
Dans cette dynamique, le hockey occupe une place centrale. En cette période où les séries éliminatoires de la LNH ravivent chaque année la ferveur populaire, il est intéressant de se rappeler comment ce sport a pris racine dans les quartiers ouvriers des papeteries du Québec.
Un paternalisme bien ancré dans les milieux papetiers
Les usines n’hésitent pas à financer ou organiser des installations sportives de qualité. Par exemple, les papetiers du Cap-de-la-Madeleine disposent d’un club house à l’usine de la St.-Maurice Paper où la St.-Maurice Athletic Association administre l’un des plus beaux terrains de baseball du Québec. L’association accueille également des équipes de quilles et de hockey, ouvertes à tous les travailleurs intéressés.
À La Tuque, la logique est similaire : un club house sert de lieu de rassemblement social et sportif, consolidant la communauté ouvrière bien au-delà des horaires de travail.
Cette extension du temps hors travail structure véritablement le temps de loisir des ouvriers. Les grandes entreprises, grâce à leurs moyens financiers, offrent une variété d’activités et d’équipements qui deviennent des piliers de la vie sociale locale.

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Deux modèles d’encadrement : le britannique et l’américain
Selon les usines et leurs influences culturelles, différents modèles de paternalisme façonnent la nature des loisirs offerts.
Le modèle britannique – observé à la Wayagamack
Ce modèle se distingue par une approche hiérarchique, très peu populiste, où les activités proposées ne tiennent pas compte des goûts populaires des ouvriers francophones. On y privilégie des sports associés à la tradition anglo-saxonne, comme le soccer, le curling ou le tir.
Le modèle américain – observé à la C.I.P.
Il repose davantage sur des mesures de bien-être social : assurances-vie et accidents, campagnes d’hygiène, programmes éducatifs et écoles techniques. L’approche américaine investit dans la santé, la stabilité et la formation des travailleurs. Même si les clubs d’élite existent toujours, de plus en plus d’activités populaires se développent : fêtes de la St-Jean-Baptiste, Noël, pique-niques, soirées de danse, ainsi que des sports typiquement appréciés dans les milieux francophones comme le hockey, les quilles ou la balle-molle.
La C.I.P. : un exemple structurant de vie sportive ouvrière
En 1942, la Canipco Athletic Association est fondée dans une volonté de se doter d’une structure indépendante. Un comité sollicite directement les travailleurs dans chaque département et propose une cotisation de 0,05 $ par semaine prélevée sur la paie. Dès cette époque, l’association est dirigée par des présidents francophones, ce qui témoigne de son enracinement culturel local.
Les activités offertes sont nombreuses :
- bowling,
- hockey,
- balle-molle,
- piquenique annuel,
- arbre de Noël pour les enfants,
et plus tard : hockey-ball, pétanque, etc.
Les témoignages des employés confirment que les loisirs existaient depuis bien avant 1942 : le hockey l’hiver, la balle l’été, les quilles, organisés en ligues départementales. On doit même suspendre le hockey à un moment donné, car la compétition devient tellement intense que « les gars étaient après se déboîter ». On louait l’aréna, on passait le chapeau, et chacun fournissait son propre équipement.
En 1962, l’association cesse de financer les équipes de hockey, marquant la fin d’une époque où l’usine jouait un rôle direct dans le maintien d’équipes compétitives.
Wayagamack : une longue tradition de hockey industriel
La Wayagamack participe dès 1920 à des matchs amateurs dans la Three Rivers City Amateur Hockey League. En 1926, l’usine autorise officiellement la création d’une équipe pour participer à la ligue industrielle. En 1957, la fondation du club Timway enrichit encore l’offre sportive, incluant hockey, balle-molle, bowling et curling.
Saint-Maurice Paper : un hockey rassembleur
Dès 1922, une rencontre attire plus de 1 500 spectateurs : un match opposant les amateurs aux pompiers de la St-Maurice. La même année, les employés de bureau fondent leur propre équipe de hockey — un bel exemple de l’enthousiasme généralisé autour de ce sport dans les milieux papetiers.
Saint-Lawrence : diversification et structuration sportive
Dès 1925, l’entreprise voit apparaître des clubs de baseball, hockey et football, ainsi que des terrains de jardinage offerts aux employés. À partir de 1920, une multitude de sports s’installent :
- soccer
- curling
- tennis
- ligue industrielle de quilles
- hockey
- baseball
- boxe
- football (en 1921)
- natation (1922)
- tir (1923)
De 1950 à 1955, des démarches mènent à la fondation de l’Association Athlétique 3R, qui encadre notamment des équipes de hockey et de balle-molle. Les employés participent à la ligue industrielle jusqu’en 1957, puis se tournent vers des matchs amicaux. On retrouve trace d’équipes de hockey jusqu’en 1966, preuve de la longévité de cette tradition.
Avant 1945 : un sport-spectacle au service de l’image de l’entreprise
Deux constats s’imposent pour cette période :
- Beaucoup d’activités sportives viennent de traditions étrangères (anglo-saxonnes).
- Le loisir n’est pas qu’un loisir : il est aussi un spectacle, un outil de promotion symbolique pour la compagnie.
Les parties de ligue industrielle attirent parfois 500 personnes dès 1919. Les journaux critiquent ouvertement les performances jugées médiocres : les équipes doivent offrir un « bon spectacle ». Le hockey, en particulier, devient un sport d’élite local pour quelques joueurs, mais un divertissement populaire pour l’ensemble des employés.
Après 1945 : la démocratisation du loisir ouvrier
Après la guerre, on assiste à un renversement majeur : Les activités deviennent plus populaires, plus accessibles, et centrées sur la participation plutôt que la performance. Le hockey, le bowling, la balle-molle, la chasse et la pêche prennent le dessus. Les activités de prestige destinées à promouvoir la compagnie disparaissent. Le loisir devient un moyen de cohésion ouvrière, non plus un spectacle imposé.

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Le développement du hockey dans les usines de pâtes et papiers est indissociable du paternalisme industriel qui a marqué l’histoire sociale du Québec. Les entreprises, cherchant à fidéliser et encadrer leurs employés, ont créé des infrastructures sportives et des associations puissantes qui ont façonné la vie communautaire.
À travers les décennies, le hockey s’est imposé comme un marqueur identitaire, un espace de fierté ouvrière et un vecteur de cohésion sociale. Des clubs d’élite aux ligues inter-usines, des matchs-spectacles aux parties amicales, il a accompagné les transformations du monde du travail tout en laissant une empreinte durable dans la mémoire collective des régions papetières.
